
Juillet 1995. Srebrenica, petite ville minière de l'est de la Bosnie-Herzégovine. En une semaine, plus de huit mille hommes et garçons musulmans bosniaques sont systématiquement assassinés par les forces serbes de Bosnie commandées par le général Ratko Mladić. Le pire massacre commis sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale. Un génocide reconnu par le Tribunal Pénal International pour l'ex-Yougoslavie et par la Cour Internationale de Justice. Une tragédie qui a eu lieu sous les yeux de l'ONU, dans une zone officiellement déclarée "de sécurité", protégée par quatre cents Casques bleus néerlandais impuissants. Srebrenica cristallise toutes les faillites de la guerre de Bosnie. La faillite de la communauté internationale, incapable ou refusant d'intervenir pour stopper un massacre planifié et exécuté méthodiquement. La faillite du système de protection de l'ONU, qui a promis une sécurité qu'elle n'avait ni les moyens ni la volonté d'assurer. La faillite diplomatique des grandes puissances occidentales qui ont observé, photographié depuis leurs satellites, et choisi l'inaction. Une population civile abandonnée à ses bourreaux après trois ans de siège, de famine et de bombardements. Cette tragédie s'inscrit dans le contexte de la désintégration violente de la Yougoslavie au début des années quatre-vingt-dix. Après la mort du maréchal Tito en 1980 et l'effondrement du communisme, la fédération yougoslave explose. En Bosnie-Herzégovine, État multiethnique où cohabitaient depuis des siècles musulmans bosniaques, Serbes orthodoxes et Croates catholiques, la guerre éclate en avril 1992. Les Serbes de Bosnie, soutenus par Belgrade, lancent un projet de "nettoyage ethnique" pour créer un territoire serbe homogène : la Republika Srpska. Leur objectif nécessite l'expulsion ou l'élimination des populations non-serbes. Srebrenica, enclave musulmane en territoire majoritairement serbe, devient dès 1992 une cible stratégique. Assiégée pendant trois ans, la ville survit dans des conditions épouvantables. En avril 1993, face à la catastrophe humanitaire, l'ONU la déclare "zone de sécurité". Le général français Philippe Morillon promet aux habitants : "Vous êtes sous la protection de l'ONU, je ne vous abandonnerai jamais." Mais cette protection se révèle illusoire. Les forces de maintien de la paix déployées sont ridicules en nombre et en armement. La démilitarisation promise n'a jamais lieu côté serbe. Le 6 juillet 1995, l'offensive serbe commence. En cinq jours, Srebrenica tombe. Vingt-cinq mille personnes se réfugient autour de la base de l'ONU à Potočari. Puis commence la séparation systématique : les femmes, enfants et personnes âgées sont déportés en bus vers les territoires contrôlés par les Bosniaques. Les hommes et les garçons, des milliers, sont regroupés, emmenés vers des sites d'exécution, et fusillés méthodiquement. L'ampleur de cette opération démontre la préméditation. Des centaines de bus pour transporter les victimes. Des dizaines de bulldozers pour creuser les fosses. Des pelotons d'exécution organisés. Selon un rapport officiel de la Republika Srpska elle-même, dix-neuf mille quatre cent soixante-treize personnes ont participé au massacre. Ce n'est pas l'œuvre de soldats isolés, c'est une opération d'État planifiée au plus haut niveau. La Directive numéro 7, signée par le président Radovan Karadžić en mars 1995, ordonnait explicitement de "créer une insécurité totale ne laissant aucun espoir de survie aux habitants de Srebrenica." Trente ans plus tard, les conséquences de Srebrenica demeurent. Sept mille victimes ont été identifiées par analyse ADN, un travail titanesque qui continue. Plus de mille corps n'ont toujours pas été retrouvés ou identifiés. Chaque année, le 11 juillet, on enterre à Potočari les victimes nouvellement identifiées. Des milliers de survivantes, majoritairement des femmes âgées, portent le poids d'un deuil impossible et d'un traumatisme transgénérationnel.

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